Intel
1968
Pour survivre, deux fondateurs ont abandonné le produit qui avait fait leur fortune — la décision de 1985 qui a créé le monopole x86.
Les débuts
Le 18 juillet 1968, deux vétérans de la Silicon Valley naissante, Robert Noyce (co-inventeur du circuit intégré) et Gordon Moore (l'auteur de la future « loi de Moore », formulée dès 1965), quittent Fairchild Semiconductor pour fonder une société qu'ils baptisent Intel, contraction de « Integrated Electronics ». Ils sont rejoints par Andy Grove, un chimiste d'origine hongroise arrivé aux États-Unis comme réfugié après l'insurrection de 1956, qui devient l'un des tout premiers salariés. Le pari de départ est précis : fabriquer de la mémoire à semi-conducteurs pour remplacer les mémoires à tores magnétiques des ordinateurs.
Le pari fonctionne. Intel sort ses premières puces mémoire en 1969, puis la 1103, en 1970, la première mémoire vive dynamique (DRAM) commercialisée en volume, qui devient la puce la plus vendue au monde au début des années 1970. En 1971, presque par accident, l'entreprise lance le 4004, le premier microprocesseur commercial, conçu à l'origine pour une calculatrice du japonais Busicom. Intel est alors, et pour longtemps, une entreprise de mémoire : c'est son identité, son métier, la source de l'essentiel de ses revenus.
Le tournant
Au début des années 1980, le métier s'effondre. Les fabricants japonais inondent le marché de DRAM de qualité et à prix cassés. Intel perd des parts de marché, vend à perte, et s'accroche : la mémoire, c'est ce que l'entreprise a toujours été. Pendant ce temps, un produit « secondaire » progresse en silence : le microprocesseur. En 1981, IBM choisit le 8088 d'Intel pour son PC, et le marché du compatible PC va faire exploser la demande de processeurs x86.
Le moment décisif se joue en 1985. Grove racontera plus tard la scène dans *Seulement les paranoïaques survivent* (1996) : il demande à Moore ce qu'un nouveau patron ferait s'ils étaient virés demain. Réponse de Moore : il sortirait de la mémoire. Grove lui propose alors de franchir la porte, de revenir, et de le faire eux-mêmes. Intel abandonne les DRAM, ferme des usines et supprime des milliers de postes, dans une période de pertes (l'entreprise est dans le rouge en 1986). C'est brutal, et c'est précisément la décision que personne en interne ne voulait prendre.
Le second geste est tout aussi tranchant : avec le 386, Intel cesse de concéder des licences de seconde source à d'autres fabricants et en devient l'unique fournisseur. Le x86 devient un monopole de fait, avec les marges qui vont avec. Grove devient PDG en 1987 et applique une culture de la remise en cause permanente, qu'il résume par le concept de « point d'inflexion stratégique » : le moment où les règles du jeu changent et où l'entreprise doit se réinventer ou décliner.
L'héritage
Intel se recentre sur les microprocesseurs et domine le marché pendant des décennies. En 1991, la campagne « Intel Inside » fait de la puce un argument d'achat visible pour le grand public, un cas d'école de marketing d'ingrédient. En 1994, le bug de division en virgule flottante du Pentium devient une crise publique : après un début de réponse jugé défensif, Intel finit par offrir le remplacement des puces à tous les utilisateurs qui le demandent et passe une charge d'environ 475 millions de dollars. La leçon sera retenue comme un contre-exemple de gestion de crise.
Ce que l'histoire d'Intel enseigne tient en trois points. Une entreprise peut abandonner le produit qui l'a fait naître quand les données disent qu'il est condamné. Les fondateurs ont intérêt à se poser la question du « nouveau patron » avant que le conseil ne la pose à leur place. Et la paranoïa, bien dosée, est une méthode de pilotage : celle qui consiste à chercher activement le moment où son propre modèle s'épuise. Quatre décennies plus tard, l'entreprise a elle-même connu les revers que Grove redoutait, mais sa décision de 1985 reste l'un des pivots les plus étudiés de l'histoire du business.