BlaBlaCar
2006
Un train complet à Noël, des sièges vides sur la route — et le pari de faire payer un service que tout le monde croyait gratuit.
Les débuts
À Noël 2003, Frédéric Mazzella, jeune ingénieur passé par les États-Unis, veut rentrer de Paris chez sa famille en Vendée. Plus aucune place dans les trains. Il finit par voyager dans la voiture de sa sœur, et remarque que des dizaines de sièges vides circulent chaque jour sur les mêmes routes. Il a pratiqué le covoiturage pendant ses études outre-Atlantique : l'idée d'un service en ligne qui met en relation conducteurs et passagers s'impose.
Il passe deux ans à construire le projet, puis reprend en 2006 le site Covoiturage.fr, créé en 2004. La société fondée le 16 septembre 2006 s'appelle Comuto ; Mazzella s'associe à Francis Nappez, Nicolas Brusson et Nicolas Deroche. En septembre 2008, le site est le premier de covoiturage en France. Mais il a un problème que le succès d'audience masque : le service est gratuit, donc sans revenu, et rien n'engage vraiment ceux qui l'utilisent.
Le tournant
Le financement se fait petit à petit : 600 000 € auprès des fondateurs et de proches en 2009, puis 1,25 million d'euros en juin 2010 auprès du fonds ISAI. Chaque euro doit tenir. Or le vrai mur est ailleurs. Sur un site gratuit, un passager peut « réserver » puis ne jamais se présenter, et un conducteur peut annuler à la dernière minute. Les désistements sont le premier problème du service, celui qui abîme la confiance.
La réponse de Mazzella est aussi risquée qu'elle est contre-intuitive : faire payer. Le passager règle sa place en ligne au moment de la réservation, la plateforme prélève des frais de service, le conducteur touche sa participation aux frais de route. Le paiement en ligne devient un engagement réciproque. D'après Mazzella, il divise par dix les désistements : « on passait d'un système D peu fiable à un service de confiance ». Introduit en 2011-2012 sur le site français, ce modèle est le premier vrai modèle économique de l'entreprise.
Le risque était énorme. Dans un pays où le covoiturage était perçu comme un geste gratuit entre voisins, introduire une commission pouvait faire fuir les utilisateurs. Elle les a au contraire fidélisés, parce qu'elle apportait ce que la gratuité ne pouvait pas offrir : la fiabilité.
Le reste suit à grande vitesse. En janvier 2012, un tour de 7,5 millions d'euros avec Accel Partners, ISAI et Cabiedes & Partners finance l'expansion en Europe (Italie, Portugal, Pologne, Pays-Bas, Belgique, Luxembourg). En avril 2013, le service prend un nom international, BlaBlaCar, inspiré de l'échelle « Bla, BlaBla, BlaBlaBla » qui permet au conducteur d'indiquer à quel point il aime discuter. Un nom absurde en apparence, mais mémorable dans toutes les langues.
L'héritage
En juillet 2014, Index Ventures mène un tour de 100 millions de dollars. En septembre 2014, la plateforme compte 10 millions de membres ; un an plus tard, une levée de 200 millions de dollars porte sa valorisation à environ 1,6 milliard de dollars, ce qui en fait l'une des licornes françaises. La croissance s'accompagne de rachats en Europe et au-delà, dont Carpooling en Allemagne, et de l'acquisition d'Ouibus auprès de la SNCF, rebaptisé BlaBlaBus, fin 2018.
Tout n'est pas linéaire. L'expansion tous azimuts oblige l'entreprise à fermer ses bureaux en Inde, en Turquie et au Mexique en 2017, et à se recentrer sur ses marchés forts. La plateforme dépasse toutefois les 100 millions de membres en 2022.
Ce que l'histoire de BlaBlaCar enseigne à un fondateur : le premier problème d'un produit n'est pas toujours celui que l'on croit. Ici, le problème n'était pas de trouver des utilisateurs mais de rendre leur engagement crédible. La monétisation, souvent vécue comme un risque, a été le mécanisme qui a fait fonctionner le produit. Et il a fallu plusieurs années de patience, de petits tours de table et un nom improbable pour transformer une idée de Noël en un réseau européen.